Le bijou
plusieurs enjeux

le corps

 

« On ne porte pas n’importe quoi, on porte ce qui est accepté dans son groupe ! Cette restriction est fondamentale car elle induit l’idée d’un contrôle de la société sur la parure. »

Texte Yvette Taborin

 

Plus précisément, le fait que le bijou soit un objet ajouté au corps et le transforme ouvre plusieurs pistes de réflexion. L’une d’entre elles intéresse la nature de la modification du corps par le bijou.

Dans quelle mesure le bijou transforme-t-il le corps ? Est- il pensé comme adjonction au corps ou extension de celui-ci ? A quelles parties du corps s’adapte-t- il ? Pourquoi ces parties- là ? Comment agit-il avec ces zones corporelles ? Comment est- il mis en valeur ou absorbé par les autres éléments de l’apparence? Une autre orientation concerne les modifications que le bijou apporte aussi bien au corps qu’au regard porté sur le corps, en fonction de sa parure ou de son absence de parure. La transformation du corps s’opère autant dans le regard d’autrui sur le porteur de bijou que dans celui que le porteur pose sur lui- même. C’est ce que souligne implicitement George Simmel qui n’évoque pas la question du regard, si ce n’est à travers la notion de séduction et celle « d’extension de la personnalité » grâce au port de la parure.

Cet auteur écrit : « Plaire est ici un moyen pour qui veut exercer son pouvoir ; (...) On se pare pour soi et cela se peut seulement lorsqu’on se pare pour autrui. (...) La parure est tout bonnement l’égoïsme, dans la mesure où elle fait ressortir celui qui la porte. Elle porte et accroît son amour-propre au détriment des autres (car la même parure pour tous ne parerait pas l’individu).

 

Elle est en même temps l’altruisme, qui donne justement à ces autres le plaisir qu’il procure –tandis que le possesseur lui-même ne peut en jouir que dans l’instant où il se regarde dans le miroir- et c’est d’abord le reflet de ce don qui confère à la parure sa valeur. (...)

La parure accroît ou bien élargit l’effet de la personnalité, dans la mesure où elle agit pour ainsi dire comme un rayonnement de celle-ci.

C’est pourquoi les métaux brillants et les pierres précieuses ont été depuis toujours sa substance, et sont ‘parure’ au sens strict, davantage que l’habillement et la coiffure, qui pourtant ‘parent’ aussi. On peut parler d’une radioactivité de l’être humain : autour de chacun il y a pour ainsi dire une plus ou moins grande sphère de valeur rayonnant à partir de lui, dans laquelle toute autre personne, qui a affaire avec lui, s’immerge–une sphère en laquelle des éléments physiques et spirituels s’entremêlent de manière inextricable. (...)

Les rayonnements de la parure, l’attention sensuelle qu’elle suscite, confèrent à la personnalité une telle extension, voire même un tel accroissement de sa sphère, qu’elle est pour ainsi dire plus

lorsqu’elle est parée. Comme, généralement, la parure est en même temps un objet d’une valeur importante, elle représente de ce fait une synthèse de l’avoir et de l’être des sujets ; par elle, la pure possession

se change en un moyen de rendre l’individu

sensiblement et fortement présent (...). » Comme le montre implicitement Georges Simmel, le bijou pose ainsi nécessairement la question du narcissisme, mais aussi celle du pouvoir exercé par l’apparence.