Le bijou
plusieurs enjeux

ferrer les femme

 

Dans certaines vallées alpines de la Savoie et du Dauphiné l’expression ferrer l’épouse désigne l’achat du trousseau de bijoux pour la mariée à la veille des noces (Van Gennep, 1932 : 95, 122- 123).

Texte Marlene ALBERT-LLORCA Patrizia CIAMBELLI

 
 

Cette façon de dire peut prendre d’autres formes telles enchaîner l’épouse, aller chercher les fers. Les bijoux sont dans le même contexte désignés comme le ferrement des femmes, la ferrure, les dorures, les ors.

Pour la Provence F. Mistral (1979) cite le mot ferramento o farramento, dont l’usage burlesque indique les joyaux d’une nouvelle mariée. L’arc alpin italien offre d’autres exemples du même rapport sémantique : dans les vallées du Trentino oriental on disait ‘nferar la sposa (Valsugana) e ‘ndorar la sposa (Val di Fiemme), ¡nzercolare la tosa (cercler ou poser le cercle), lier ou anneler (Raffaelli : 1988 ; Gri, 1994 : 96).

Dans la vallée d’Aoste, l’expression ferré la poillèlna signifie métaphoriquement épouser une fille, lui mettre l’anneau au doigt. Le langage populaire en a gardé trace dans l’expression ferrarsi, synonyme de se marier. Comme Van Gennep le montre, des pratiques rituelles viennent donner corps à l’image évoquée par les mots ; elles prennent place dans différents contextes cerémoniels qui ne sont pas tous nécessairement liés au mariage, mais dont les acteurs principaux sont toujours les jeunes gens des deux sexes. Ainsi, en Savoie, a l’occasion des grands travaux agricoles, un groupe de garçons ferrait les filles dans un jeu collectif qui consistait à capturer et déchausser la victime désignée, à lui frotter la plante des pieds avec du chaume ou du blé, occasionnant ainsi gêne et douleur.

Van Gennep précise que les garçons aussi pouvaient en être victimes, à Feigeres, par exemple, où l’on faisait « le ferrage des moissonneurs », coutume « barbare et douloureuse » qui consistait « à les faire marcher pieds nus sur les chaumes » (Van Gennep, 1930 : 127; Devos- Joisten, 1978 : 161-168). Dans ces ‘jeux’ entre garçons et filles, ferrer signifie donc s’emparer de quelqu’un pour le soumettre à une manipulation qui endolorit un moment la plante des pieds, car la victime est pieds nus. Epreuve physique qui « endurcit » et à laquelle, tôt ou tard, on n’échappe pas. D’autres jeux voient le groupe des garçons partir à la recherche d’une « proie » pour la capturer. Ils s’achèvent aussi par un marquage relativement violent du corps des filles. Pour « la dent de bouvier » un garçon saisissait une fille, se jetait sur elle et lui imprimait au front la marque de ses dents. On peut situer dans le même registre la coutume de mordre la joue des vendangeuses (Languedoc) ou celle de la « croix pucelle » « qui consiste à s’emparer d’une jeune fille, l’étendre à terre et, de gré ou de force, lui faire avec une pierre angulaire, le dos d’un couteau ou même les ongles,une croix sur le front » (Van Gennep 1976, IV : 2632, 2635; Devos -Joisten, 1978 : 161,168). L’usage de ferrer les filles peut également prendre place dans le contexte du Carnaval (Sillans, Isère; Vaux-en-Bugey, Ain). A la différence des moissonneurs, qui agissent directement sur les corps de leurs victimes, les garçons jouent ici les maréchaux- ferrants en plantant des clous à coup de marteau dans  les sabots des filles pendant la tournée des masques (Dermenghem 1950 : 77; Devos- Joisten 1978 : 168).

Ailleurs, les garçons se font forgerons et ferrent métaphoriquement les filles. Ils font rougir au feu les cidulls, des roues étoilées en bois de résineux, trouées au milieu, elles sont enfilées dans une broche. Les garçons frappent avec la broche à terre et les cidulls roulent du haut de la colline. Chaque garçon peut en envoyer une et la dédier à la fille qu’il souhaite faire sienne (Sachs 1983 : 83). Tous ces jeux et ‘affrontements’, ces ‘corps à corps’, offrent une composante sexuelle très forte et un caractère d’apprentissage, d’épreuve. Ils marquent aussi que le temps de la différenciation sexuelle et du courtisement est venu : il n’ y a alors que les garçons qui peuvent ferrer les filles.

Dans un autre rite collectif - qui se déroule cette fois au lendemain des noces - le groupe des garçons agit par le truchement de deux personnages désignés parmi les camarades de l’époux.

Travestis, l’un en maréchal- ferrant, l’autre, en « garçon » (valet), ils feignent de ferrer toutes les femmes mais ils agissent à l’envers : au lieu de planter un clou, il l’arrachent. Si « l’opérée » s’avise de boîter, ils lui en arrachent un second (Desaivre 1908 : 237).

Il y a, donc, un moment de l’année - l’hiver du carnaval - où l’on ajoute du fer aux pieds des filles et un autre - la saison printanière du mariage - où on le leur soustrait, ce qui a également pour effet de les faire boîter. Ces gestes se situent, comme l’a montré Lévi-Strauss dans un autre contexte, à la charnière des changements saisonniers où le groupe, qui traite ainsi ces « êtres périodiques » que sont les jeunes filles, provoque rituellement « un défaut de périodicité, parfois désiré, parfois redouté » (Lévi- Strauss, 1968 : 287).

Mais cette claudication calendaire nous la retrouvons, partout présente cette fois, au sein d’un rite du cours de la vie, d’un autre passage : le mariage.